La musique comme une torture (when music hurts)
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Yasir Al-Qutaji, 30 ans, est un avocat originaire de la ville irakienne de Mossoul. En mars 2004, alors quil enquêtait sur les tortures que les soldats américains étaient accusés dinfliger aux Irakiens, il a été arrêté par les forces américaines et soumis aux mêmes sévices. Nu, la tête encagoulée, il a été passé à tabac, puis il a fait un long séjour dans la disco, une salle où la musique était diffusée à un tel volume que ses interrogateurs étaient obligés, pour lui parler, de placer un porte-voix près de ses oreilles.
Yasir Al-Qutaji nest pas le seul Irakien à mentionner ce supplice musical. La technique est connue bien au-delà de Mossoul. Elle est utilisée dans tous les lieux touchés par la guerre contre le terrorisme : que ce soit lAfghanistan, la prison de Guantanamo ou celle dAbou Ghraib. En Afghanistan, Zakim Shah, un paysan de 20 ans, a été privé de sommeil par des soldats américains qui lexposaient à une musique assourdissante et laccablaient de cris. A Guantanamo, des morceaux dEminem, de Britney Spears, de Limp Bizkit, de Rage Against the Machine, de Metallica et de Bruce Springsteen en particulier son tube Born in the USA sont diffusés aux détenus à des volumes abrutissants, parfois pendant quatre heures daffilée. Dans la prison dAbou Ghraib, Saddam Salah Al-Rawi, un Irakien de 29 ans, dit avoir été encagoulé, aspergé durine et enchaîné à la porte de sa cellule tout cela sans motif et pendant quatre mois. Là aussi, la musique servait dinstrument de torture. Dans la cellule, il y avait une chaîne stéréo, avec une musique si forte que je ne pouvais pas dormir, témoigne-t-il. Je suis resté comme ça pendant vingt-trois heures daffilée.
Quelle que soit la musique diffusée en général du heavy metal ou du hip-hop, mais parfois aussi des musiques de dessins animés, comme le titre I Love you de Barney le dinosaure ou des chansons de la série Rue Sésame , elle est infligée aux détenus avec une telle violence quils sont brisés sans même quon ait besoin de les toucher. Cette technique fait partie de ce quon appelle la torture légère, une combinaison soigneusement dosée de moyens de coercition psychologiques et physiques qui, sans aller jusquà provoquer la mort, peut causer des traumatismes psychologiques considérables. Conçue pour priver la victime de sommeil et générer une surstimulation sensorielle, elle se révèle absolument insupportable.
Lutilisation de la musique comme instrument de torture constitue manifestement une atteinte aux droits de lhomme. De plus, comment peut-on accepter le fait que tout un pan de la culture populaire américaine soit ainsi utilisé à des fins oppressives ? La musique nest plus un moyen dexpression individuelle ou de critique sociale, mais une véritable arme au service de la puissance militaire américaine. Le supplice musical est la manifestation la plus récente de limpérialisme culturel, un terrible paradoxe dans une guerre censée propager des valeurs américaines universelles.
Pourtant, la première réaction que ce supplice a inspirée aux Américains nétait pas de lindignation, mais de lamusement. La plupart des journaux américains ont écrit que de dangereux terroristes pouvaient, comme tout le monde, être torturés par des titres de Britney Spears. Le site Internet du Chicago Tribune a même établi une liste des morceaux dinterrogatoire favoris des internautes (Muskrat Love de Captain and Tennille est arrivé en tête du classement). Le New York Sun a parlé de musique dambiance pour secouer les djihadistes, et un journal du Missouri a écrit cyniquement que le ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, avait approuvé la plupart des morceaux musicaux utilisés contre les détenus, tout en affirmant quobliger les prisonniers à regarder des photos de la chanteuse Christina Aguilera posant nue dans une piscine constituait, en revanche, une violation de la convention de Genève.
Lutilisation de la musique comme instrument de torture nest pourtant pas nouvelle. En 1997, déjà, le Comité des Nations unies contre la torture avait formellement qualifié ce genre de supplice, alors fréquemment utilisé par les troupes israéliennes, de véritable torture et demandé quil soit interdit.
Quen est-il des musiciens concernés ? Si de nombreux groupes ne sont même pas au courant de lusage que lon fait de leurs chansons, James Hetfield, du groupe Metallica, sest exprimé sur ce phénomène sur les ondes de la radio publique. Interrogé par le journaliste Terry Gross, il a répondu quil était fier que sa musique soit culturellement offensante pour les Irakiens. Il a ajouté quil considérait sa musique comme une liberté dexprimer sa folie. Si les Irakiens ne savent pas ce quest la liberté, a-t-il ajouté, je suis heureux que mes chansons leur en donnent un avant-goût.
Mais James Hetfield ne devrait pas être le seul à sexprimer. Comment se positionnent les autres musiciens ? Eminem va-t-il enfin sélever contre la torture ? Et Bruce Springsteen soffenser que sa musique soit utilisée, malgré lui, pour faire souffrir autrui ? Si des musiciens américains sont contre lutilisation de leur musique comme instrument de torture, il est grand temps quils fassent entendre leur voix."
by Moustafa Bayoumi in The Nation
in COURRIER INTERNATIONAL: "Etats Unis - De la musique comme torture"



