Archive for juin, 2004

Le modèle psycho-politique du comportement de l’électeur

Vendredi, juin 4th, 2004

Présentation du modèle

Le déterminisme social développé par Lazasfeld et ses collègues est sévèrement critiqué par les chercheurs du Survey Research Center (SRC) de l’université de Michigan. A leurs yeux, il ne suffit pas de constater que les Noirs, les catholiques, les Juifs et les ouvriers votent plus souvent démocrate, il faut s’interroger sur la signification de ce vote. La religion, la position sociale ou l’appartenance ethnique leur paraissent impuissantes pour rendre compte des fluctuations électorales à court terme. C’est pourquoi, ils insistent sur la psychologie individuelle plus que sur l’appartenance de groupe, sur les perceptions politiques plus que les caractéristiques socio-culturelles des électeurs.

Ils font l’hypothèse que le vote est d’abord un acte politique, commandé par la perception qu’ont les électeurs des principaux objets politiques. Ils s’appuient pour le démontrer sur les enquêtes nationales menées au SRC de 1948 à 1956 à l’occasion de chaque élection présidentielle, auprès d’échantillons représentatifs de la population en âge de voter, interrogés avant et après l’élection . Le comportement électoral est analysé comme la résultante d’un champ de forces psychologiques, qu’ils mesurent au plus prés de l’élection considérée, en s’attachant surtout à explorer les attitudes des électeurs à l’égard des candidats, des partis et des programmes. La variable clé du vote à leurs yeux est « l’identification partisane », attachement affectif et durable de l’électeur à un des deux grands paris qui structure la vie politique américaine. Plus les électeurs s’identifient à un parti, plus ils sont favorables aux candidats et aux positions qu’il soutient. L’identification partisane, généralement forgée dès l’enfance et transmise par les parents, renforcée par le milieu social et professionnel, confère une grande stabilité aux choix électoraux.

Limites du modèle

Pendant près de vingt ans, le paradigme de Michigan va dominer l’analyse du comportement électoral. Il va toutefois très vite être mis en cause, tel V.O Key qui récuse la notion d’un électorat passif, prisonnier de « la camisole de force » des déterminants sociaux ou psychologiques, pour celle d’un électeur actif, raisonnable et autonome.
Mais la critique la plus décisive est portée par H.Nie, Sidney Verba et John R. Petrochik en 1976. Reprenant les mêmes données, celles des enquêtes du SRC (1956-1972), ils montrent que le modèle de Michigan, élaboré durant les années Einenhower, est dépassé et ne rend plus compte du comportement électoral des américains.


Campbell Angus, Converse Philip, Miller Warren, Stokes Donald, “The American Voter”, New York, Wiley and Sons, 1960
NieNorman H., Verba Sidney, Petrochik John R., “The Changing American Voter”, Harvard University Press, 1976
Mayer Nonna, Perrineau Pascal, “Les comportements politiques”, Armand Colin Editeur, Paris, 1992

Le modèle sociologique du comportement de l’électeur

Vendredi, juin 4th, 2004

Présentation du modèle

Ce modèle est associé aux travaux pionniers du sociologue Paul Lazarsfeld et de son équipe, à l’Université de Columbia . Lors de l’élection de 1940, qui oppose le républicain Willkie au démocrate Roosvelt, ils se proposent d’étudier l’effet de la campagne sur les choix électoraux. Un panel représentatif des habitants d’un comté de l’Ohio est interrogé tout au long de celle-ci à sept reprises.

Les résultats de l’enquête montrent que le vote d’un individu est principalement déterminé par son groupe social d’appartenance. Par conséquence, la campagne n’a eu aucun effet limité sur le choix politique des électeurs. Si les médias sont capables d’effets, ils sont cependant limités par une logique sociale de reproduction dont le poids est majeur.

Quatre ans plus tard, dans Voting, a Study of Opinion Formation in a Presidental Campaign, Lazarsfeld, Berelson et Mc Phee renforçaient ces conclusions en montrant que les individus qui avaient le plus changé d’opinion au cours de la campagne étaient en même temps ceux qui étaient le moins exposés aux média. Ils précisaient de plus les mécanismes psychosociologiques de la résistance au changement d’opinion en montrant l’existence d’un phénomène d’exposition sélective : la plupart des individus se préservent au changement en s’exposant aux messages qui s’accordent déjà préservent au changement en s’exposant aux messages qui s’accordent déjà avec leur opinion déjà constituée. Autrement dit, si l’effet de la communication est marginal en ce qui concerne les changements d’opinion, il est involontairement plus important en ce qui concerne des opinions existantes.

En 1955, Lazarsfeld publiait avec Elihu Katz Personnal Influence dans lequel ils élaboraient la théorie des « deux étapes du flux de la communication ». Non seulement les individus ne sont pas isolés dans l’exposition aux messages parce qu’ils les reçoivent à l’intérieur d’un groupe social d’appartenance, mais ils ne les reçoivent pas directement. Les messages émis sont reçus après avoir été interprétés par des « leaders d’opinion » qui font autorité à l’intérieur de chaque groupe social, parce qu’ils disposent d’une légitimité plus grande. Si la communication de masse n’atteint pas les individus isolés mais des individus insérés dans des groupes sociaux, elle ne les atteint pas non plus directement mais à travers la médiation d’individus capables de relayer ou de neutraliser le message diffusé.

Une étude réalisée par Jeffrey J. Mondak rejoint cette analyse. Par une approche quasi expérimentale, il montre que les médias favorisent la matière aux discussions politiques, mais que le choix de l’électeur participant à la discussion n’est pas influencé par le contenu spécifique de la discussion, mais plutôt par les positions de son interlocuteur.

Limites du modèle

Depuis une vingtaine d’années, deux évolutions importantes se sont produites : la médiatisation sans précédent des campagnes électorales et de la vie politique, d’une part, et le déclin des identifications partisanes de la stabilité électorale, d’autre part. Ceci a conduit à reconsidérer les facteurs à court terme _ et donc l’influence éventuelle des campagnes _ dans le vote. Aujourd’hui, quel que soit le modèle théorique d’explication du comportement électoral, les variables « communicationnelles » sont réévaluées à la hausse. D’une manière générale, les médias ne sont plus considérés comme un simple intermédiaire entre l’offre et la demande politique, mais comme doués d’une capacité contributive partiellement autonome.

A partir d’enquêtes menées à l’occasion des élections sénatoriales de 1992 en Californie, Darell M. West a pu évaluer l’impact des publicités politiques télévisées et de la couverture médiatique sur la façon dont les électeurs reconnaissent, évaluent et choisissent les candidats.
Il apparaît que l’influence des publicités varie considérablement selon le contexte politique : style de campagne électorale, interactions stratégiques entre les candidats, couverture médiatique. Les publicités ont eu un effet plus important concernant les élections où les candidats étaient peu connus et dont la campagne a été menée de manière volatile. Par ailleurs, les moins « experts en politique » sont davantage influencés par les publicités et les actualités. Kim Fridkin Kahn et Patrick J. Kenney parviennent à des conclusions similaires à partir de l’étude de 97 sénatoriales entre 1988 et 1992 : l’intensité d’une campagne électorale influe sur les critères d’évaluation des candidats des électeurs. L’environnement électoral intense affecte en priorité les « moins experts » et renforce les facteurs idéologiques et politiques « des plus experts ».



Braud Philippe, “Sociologie Politique”, L.G.D.J, 3°éd, 1996.
Katz Elihu , Lazarsfeld Paul, “Personne influence”, The Free Press, 1955
Lazarsfeld Paul, Berelson Bernard, Gaudet Hazel,“The People’s Choice”, 2° édition, New York, Columbia University Press, 1948
Mayer Nonna, Perrineau Pascal, “Les comportements politiques”, Armand Colin Editeur, Paris, 1992
Mondak Jeffrey J., “Media Exposure and Political Discussion in U.S. Elections”, The Journal of Politics, Vol 57, n° 1, pp 62-65, February 1995

Le modèle du choix rationnel du comportement de l’électeur

Vendredi, juin 4th, 2004

Présentation du modèle

Les électeurs sont de moins en moins nombreux à s’identifier à un parti politique, l’intensité des identifications partisanes a baissé. Au sein de la famille, les préférences politiques se transmettent moins bien. En 1972, la moitié seulement des jeunes de moins de trente ans s’identifient au même parti que leurs parents, soit une chute de 20 points par rapport à 1958. Ceux qui rejettent le modèle parental ne se sentent pas pour autant proches du parti adverse. Ils viennent grossir les rangs des indépendants . La classe sociale, la religion, l’appartenance syndicale, ethnique ou régionale déterminent moins les identités partisanes. Concernant ceux qui déclarent avoir une identité partisane, elle guide de moins en moins leurs choix politiques et est de moins en moins prédictive du vote. De la fin des années cinquante au milieu des années soixante-dix, la proportion d’électeurs votant pour un autre candidat que celui du parti auquel ils s’identifient a doublé, atteignant 27% lors de l’élection présidentielle, 56% lors des élections locales.

Parallèlement au déclin du vote partisan, on assiste à la montée du issue vote ou vote sur les enjeux, sur les problèmes spécifiques à chaque élection. C’est avec Anthony Downs que naît le concept d’électeur-rationnel, ou encore d’électeur stratège. L’électeur qu’il décrit est le frère jumeau de l’homo economicus. Les acteurs politiques sont « rationnels » dans la mesure où ils cherchent à adapter les moyens aux fins qu’ils poursuivent. Les partis sont des entreprises politiques qui cherchent à maximiser les votes en leur faveur et les électeurs votent pour celui qui leur procure le plus de bénéfice ou d’utilité au moindre coût. Le modèle repose sur un certain nombre de présupposés. L’électeur est capable de choisir entre plusieurs alternatives et de hiérarchiser ces alternatives en fonction de ses préférences : il cherche à optimiser son gain dans une situation donnée. Ainsi par exemple, l’électeur rationnel pourra préférer un compétiteur qui partage des idées moins proches que les siennes mais dont les perspectives de succès sont meilleures (vote utile) ; de même pourra-t-il ne prendre en compte qu’un aspect seulement du programme des candidats s’il estime qu’il concerne directement son intérêt personnel.

Ce type de modèle explicatif permet de prendre en compte assez bien deux phénomènes : 

     • L’existence des indécis

Les enquêtes électorales mettent en évidence le fait qu’en début de campagne une certaine proportion de citoyens ne savent pas encore s’ils vont voter ou s’ils y sont décidés, ils n’ont pas arrêté leur vote. On peut donc s’imaginer qu’ils s’apprêtent à s’informer avant de décider. Dès lors, le bilan des gouvernants, la qualité de la campagne avec ses enjeux et ses thèmes saillants, les personnalités qui la mènent, joueraient un rôle majeur pour déterminer les citoyens à participer, et pour orienter leur suffrage.

     • La volatilité electorale, c’est à dire la mobilité des comportements d’une consultation à l’autre

D’après une enquête longitudinale menée sur une période de quinze ans par Hidle Himmelweit et une équipe de psychologues, 30% des Britanniques seulement ont voté pour le même parti dans six consultations nationales successives. Les auteurs montrent ainsi que la mobilité électorale est la règle et la stabilité l’exception, contrairement au postulat du paradigme de Michigan.. Ils proposent un modèle synthétique d’explication du vote, celui de « l’électeur-consommateur ». La décision de vote est assimilée à une décision d’achat, l’achat d’un parti politique . Comme un consommateur ordinaire, l’électeur réagit à l’éventail des biens qui lui sont proposés (candidats, programmes). Il est également influencé par ses habitudes d’achat (votes passés), par la préférence éventuelle pour certaines marques (identification partisane) et par la pression de certains groupes de référence (voisinage, milieu professionnel, milieu familial). Mais chaque élection offre l’occasion d’une nouvelle décision d’achat, car les biens offerts ne sont jamais identiques.

Limites du modèle

En démocratie pluraliste, les candidats sont portés à tenir des discours tous azimuts c’est à dire en direction des catégories sociales les plus variées : les jeunes mais aussi les retraités, les salariés des villes mais aussi le monde rural, les intellectuels aussi bien que les ouvriers, les petits commerçants comme les ingénieurs, etc. Il est donc difficile de hiérarchiser les promesses cumulées et parfois contradictoires. A supposer que l’électeur veuille opérer un choix éclairé, et totalement rationnel de son point de vue, il ne se trouve jamais dans des conditions optimales d’information : celle ci surabonde ou fait défaut. Même pertinente, l’information peut être contredite de façon apparemment justifiée, tandis qu’à l’inverse des informations non vérifiables lui sont proposées sans examen. Enfin, les contraintes de tous ordres qui pèsent sur les gouvernants, qu’elles soient d’ordre juridique, financier, technique, économique, politique etc. ne permettent jamais de garantir l’adéquation entre les promesses électorales et les mises en œuvre gouvernementales, et cela sans qu’il faille nécessairement imputer ce décalage à la tromperie ou la mauvaise foi.

Une seconde catégorie de réserves concerne la notion même de marché, lieu symbolique où s’ajustent une offre : celle des professionnels de la politique, et une demande : celle des électeurs en quête de satisfaction optimale. Selon Jean-Louis Missika , le « marché politique » ne peut être en aucun cas assimilé au marché économique : sur le « marché politique », la valeur d’échange est la confiance. L’offre joue la plupart du temps un rôle de structuration de la demande politique parce que c’est elle qui doit désigner les problèmes collectifs justifiant un traitement politique. L’auteur soutient que les citoyens acceptent de s’intéresser à un débat politique seulement si le temps qu’ils y consacrent et l’effort cognitif requis soient limités. Il rejoint le modèle de rationalité limitée proposé par March et Simon et repris par Crozier et Friedberg : l’individu décide de façon séquentielle et s’arrête à la première solution qui dépasse un seuil minimal de satisfaction. Ainsi, pour Jean-Louis Missika, les électeurs ne disposent de tous les éléments pour juger. Pour former leurs choix et leurs opinions politiques, les individus se servent « d’abrégés de la décision » : ce sont des propositions simples et rapides à partir desquelles les acteurs prennent leurs décisions ou formulent leurs jugements. Ces abrégés sont la plupart du temps de la forme « X est vrai » et « il faut X ».



Braud Philippe,“Sociologie Politique”, L.G.D.J, 3°éd, 1996.
Anthony Downs, “An Economic Theory of Democracy”, New York, Harper and Brother, 1957.
Hidle Himmelweit, Patrick Humphreys, Marianne Jaeger, “How Voters Decide, A longitudinal study of political attitudes and voting extending over fifteen years”, 2ème édition révisée, Strarford, Open University Press, 1985.
Missika Jean-Louis,“Les abrégés de la décision, Médiapouvoirs”, n°38, p 53-62.2e trimestre 1995.
J.G. March, H.A. Simon, Organizations, Wiley, New York, 1958 ; M. Crozier, E. Friedberg, “L’acteur et le système”, Le seuil, Paris, 1977.



certains droits réservés - some rights reserved
certains droits réservés - some rights reserved


certains droits réservés - some rights reserved