Le modèle du choix rationnel du comportement de l’électeur

Présentation du modèle

Les électeurs sont de moins en moins nombreux à s’identifier à un parti politique, l’intensité des identifications partisanes a baissé. Au sein de la famille, les préférences politiques se transmettent moins bien. En 1972, la moitié seulement des jeunes de moins de trente ans s’identifient au même parti que leurs parents, soit une chute de 20 points par rapport à 1958. Ceux qui rejettent le modèle parental ne se sentent pas pour autant proches du parti adverse. Ils viennent grossir les rangs des indépendants . La classe sociale, la religion, l’appartenance syndicale, ethnique ou régionale déterminent moins les identités partisanes. Concernant ceux qui déclarent avoir une identité partisane, elle guide de moins en moins leurs choix politiques et est de moins en moins prédictive du vote. De la fin des années cinquante au milieu des années soixante-dix, la proportion d’électeurs votant pour un autre candidat que celui du parti auquel ils s’identifient a doublé, atteignant 27% lors de l’élection présidentielle, 56% lors des élections locales.

Parallèlement au déclin du vote partisan, on assiste à la montée du issue vote ou vote sur les enjeux, sur les problèmes spécifiques à chaque élection. C’est avec Anthony Downs que naît le concept d’électeur-rationnel, ou encore d’électeur stratège. L’électeur qu’il décrit est le frère jumeau de l’homo economicus. Les acteurs politiques sont « rationnels » dans la mesure où ils cherchent à adapter les moyens aux fins qu’ils poursuivent. Les partis sont des entreprises politiques qui cherchent à maximiser les votes en leur faveur et les électeurs votent pour celui qui leur procure le plus de bénéfice ou d’utilité au moindre coût. Le modèle repose sur un certain nombre de présupposés. L’électeur est capable de choisir entre plusieurs alternatives et de hiérarchiser ces alternatives en fonction de ses préférences : il cherche à optimiser son gain dans une situation donnée. Ainsi par exemple, l’électeur rationnel pourra préférer un compétiteur qui partage des idées moins proches que les siennes mais dont les perspectives de succès sont meilleures (vote utile) ; de même pourra-t-il ne prendre en compte qu’un aspect seulement du programme des candidats s’il estime qu’il concerne directement son intérêt personnel.

Ce type de modèle explicatif permet de prendre en compte assez bien deux phénomènes : 

     • L’existence des indécis

Les enquêtes électorales mettent en évidence le fait qu’en début de campagne une certaine proportion de citoyens ne savent pas encore s’ils vont voter ou s’ils y sont décidés, ils n’ont pas arrêté leur vote. On peut donc s’imaginer qu’ils s’apprêtent à s’informer avant de décider. Dès lors, le bilan des gouvernants, la qualité de la campagne avec ses enjeux et ses thèmes saillants, les personnalités qui la mènent, joueraient un rôle majeur pour déterminer les citoyens à participer, et pour orienter leur suffrage.

     • La volatilité electorale, c’est à dire la mobilité des comportements d’une consultation à l’autre

D’après une enquête longitudinale menée sur une période de quinze ans par Hidle Himmelweit et une équipe de psychologues, 30% des Britanniques seulement ont voté pour le même parti dans six consultations nationales successives. Les auteurs montrent ainsi que la mobilité électorale est la règle et la stabilité l’exception, contrairement au postulat du paradigme de Michigan.. Ils proposent un modèle synthétique d’explication du vote, celui de « l’électeur-consommateur ». La décision de vote est assimilée à une décision d’achat, l’achat d’un parti politique . Comme un consommateur ordinaire, l’électeur réagit à l’éventail des biens qui lui sont proposés (candidats, programmes). Il est également influencé par ses habitudes d’achat (votes passés), par la préférence éventuelle pour certaines marques (identification partisane) et par la pression de certains groupes de référence (voisinage, milieu professionnel, milieu familial). Mais chaque élection offre l’occasion d’une nouvelle décision d’achat, car les biens offerts ne sont jamais identiques.

Limites du modèle

En démocratie pluraliste, les candidats sont portés à tenir des discours tous azimuts c’est à dire en direction des catégories sociales les plus variées : les jeunes mais aussi les retraités, les salariés des villes mais aussi le monde rural, les intellectuels aussi bien que les ouvriers, les petits commerçants comme les ingénieurs, etc. Il est donc difficile de hiérarchiser les promesses cumulées et parfois contradictoires. A supposer que l’électeur veuille opérer un choix éclairé, et totalement rationnel de son point de vue, il ne se trouve jamais dans des conditions optimales d’information : celle ci surabonde ou fait défaut. Même pertinente, l’information peut être contredite de façon apparemment justifiée, tandis qu’à l’inverse des informations non vérifiables lui sont proposées sans examen. Enfin, les contraintes de tous ordres qui pèsent sur les gouvernants, qu’elles soient d’ordre juridique, financier, technique, économique, politique etc. ne permettent jamais de garantir l’adéquation entre les promesses électorales et les mises en œuvre gouvernementales, et cela sans qu’il faille nécessairement imputer ce décalage à la tromperie ou la mauvaise foi.

Une seconde catégorie de réserves concerne la notion même de marché, lieu symbolique où s’ajustent une offre : celle des professionnels de la politique, et une demande : celle des électeurs en quête de satisfaction optimale. Selon Jean-Louis Missika , le « marché politique » ne peut être en aucun cas assimilé au marché économique : sur le « marché politique », la valeur d’échange est la confiance. L’offre joue la plupart du temps un rôle de structuration de la demande politique parce que c’est elle qui doit désigner les problèmes collectifs justifiant un traitement politique. L’auteur soutient que les citoyens acceptent de s’intéresser à un débat politique seulement si le temps qu’ils y consacrent et l’effort cognitif requis soient limités. Il rejoint le modèle de rationalité limitée proposé par March et Simon et repris par Crozier et Friedberg : l’individu décide de façon séquentielle et s’arrête à la première solution qui dépasse un seuil minimal de satisfaction. Ainsi, pour Jean-Louis Missika, les électeurs ne disposent de tous les éléments pour juger. Pour former leurs choix et leurs opinions politiques, les individus se servent « d’abrégés de la décision » : ce sont des propositions simples et rapides à partir desquelles les acteurs prennent leurs décisions ou formulent leurs jugements. Ces abrégés sont la plupart du temps de la forme « X est vrai » et « il faut X ».



Braud Philippe,“Sociologie Politique”, L.G.D.J, 3°éd, 1996.
Anthony Downs, “An Economic Theory of Democracy”, New York, Harper and Brother, 1957.
Hidle Himmelweit, Patrick Humphreys, Marianne Jaeger, “How Voters Decide, A longitudinal study of political attitudes and voting extending over fifteen years”, 2ème édition révisée, Strarford, Open University Press, 1985.
Missika Jean-Louis,“Les abrégés de la décision, Médiapouvoirs”, n°38, p 53-62.2e trimestre 1995.
J.G. March, H.A. Simon, Organizations, Wiley, New York, 1958 ; M. Crozier, E. Friedberg, “L’acteur et le système”, Le seuil, Paris, 1977.

4 Responses to “Le modèle du choix rationnel du comportement de l’électeur”

  1. julia Says:

    merci merci et encore merci !

    j’etudie la socio électorale ce semestre et j’ai un prof un peu obscur qui a du mal à séparer les différentes écoles dans ses explications… tout ceci devrait m’aider pour mon travail final !!
    Je viens de finir un travail sur les approches statistiques et géographiques en sociologie électorale.. si ca t’interesse, je pourrais toujours te l’envoyer.

    merci encore !

    Julia

  2. romain Says:

    je vous recommande l’ouvrage de Loïc Blondiaux, “Mort et résurrection de l’électeur ratione”, il a fait parti des bouquins que j’ai fiché cet année, il est très clair relativement aux mouvements et écoles. Il n’est pas utile de lire le livre en entier!

  3. Anne MORDAN Says:

    Il y a un constat - spécifique à la France autant que je sache - que je ne retrouve pas dans vos études :
    La France a élu sucessivement deux présidents, qu’elle avait précédemment rejettés pour le même mandat, et par deux fois : F. MITTERAND et J. CHIRAC.
    Y-a-t-il d’autres politiques qui ont réussi à se faire élire aux fonctions qu’ils briguaient après avoir été recalés à plusieurs reprises ?
    N’y-at-il pas une certaine reconnaissance de l’électorat français à l’égard de ceux qui persistent à se présenter devant lui après avoir été refusés ?

  4. Gaëtane Leleu Says:

    Bonjour,

    Je suis actuellement en dernière année de psychologie à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique).
    Si je vous écris c’est parce que je fais mon mémoire en psychologie politique (sur la perception individuelle et publique de la personnalité) Malheureusement, étant étudiante je n’ai pas accès aux articles ou alors ils ne se retrouvent pas dans nos bibliothèques. En lisant vos articles sur le comportement électorale qui m’ont beaucoup plu, j’ai repéré certaines références qui pourraient m’être d’une grande aide. C’est pourquoi je me demandais s’il vous était possible de me les envoyer?

    Voici les références :

    - Funk Carolyn L., Understanding Trait Inferences in Candidate Images, Research in Micropolitics, volume 5, pp 97-123, 1996.
    - Glass David P., Evaluating Presidential Candidates : Who Focuses on Their Personal Attributes ?, Public Opinion Quarterly, VoL 49, pp 517-534, 1985.
    - Ottati Victor C., Marco R. Steenbergen, Ellen Riggle, The Cognitive and Affective Components of Political Attitudes : Measuring the Determinants of Candidate Evaluations, Political Behavior, Vol.14, n°4, 1992.
    -Huddy Leonie, Nayda Terkildsen, Gender Stereotypes and the Perception of Male and Female Candidates, American Journal of Political Science, Vol.37, n°1, pp119-147, February 1993.

    Je vous serais extrêment reconnaissante si vous pouviez m’aider.

    Bien à vous,

    Gaëtane Leleu

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