La dualité nature/culture : une distribution des propriétés du monde propre à lhomme moderne
Partant du constat que les Jivaros Achuar de lAmazonie équatorienne ne voient pas leur environnement naturel comme séparé de la société, Philippe Descola a remis en cause lidée classique en anthropologie sociale dun monde naturel organisé par des lois physiques et biologiques sur lesquelles les humains projetteraient leur culture pour lui donner du sens. Chez les Jivaros Achuar en effet la plupart des plantes et des animaux se voient conférer des attributs anthropomorphiques mais aussi des caractéristiques sociales. Plantes et animaux ont une âme (wakan) similaire à celle des humains et de ce fait sont rangés parmi les « personnes » (aents) : ils peuvent éprouver des émotions et communiquer avec leurs pairs ainsi quavec les membres dautre espèces, dont les hommes. Cette manière dappréhender le monde nest pas propre aux Achuar, on la retrouve chez dautres tribus du monde amazonien comme par exemple les indiens Makuna en colombie orientale mais également hors de lAmazonie auprès de populations tribales de locéanie, de lasie du sud-est, de la sibérie et de lamérique du nord.
Ainsi, linterprétation du monde que se fait lhomme moderne à partir de la dualité nature/culture, soit dun côté un monde naturel et de lautre une grande variété de cultures qui sadaptent à cet environnement est loin dêtre universellement partagée et relève en fait une démarche très ethnocentrique. Aussi est-il intéressant de constater quà un niveau sémantique les équivalents terminologiques du couple de la nature et de la culture sont pratiquement impossibles à trouver hors des langues européennes.
Une voie alternative : quatre schèmes didentification
Philippe Descola propose une voie alternative qui permettrait de décrire, de classer et de rendre intelligibles les rapports que les humains entretiennent avec eux et avec les non humains basée sur lidentification et la distinction entre intériorité et physicalité.
Toute cosmologie utilise des modes didentification pour classer les éléments du monde. Lidentification joue un rôle très important dans les manières dont nous disposons pour appréhender et établir les continuités et les discontinuités entre nous-même et notre environnement. Par identification, il entend « Le mécanisme élémentaire par lequel jétablis des différences et des ressemblances entre moi et les existants en inférant des analogies et des distinctions dapparence, de comportement et de propriété entre ce que je pense que je suis et ce que je pense ce que sont les autres ». Aussi, il semblerait que partout dans le monde, quelle que soit la diversité des conceptions de la personne, nous opérons une distinction entre lintériorité et la physicalité.
Le plan de lintériorité concerne lexpérience subjective du soi, le fait quon ait en soi une intentionnalité qui nous permette de donner du sens au monde. Elle se réfère aux attributs associés à lâme, lesprit, la conscience (intentionnalité, subjectivité, réflexivité, affects, aptitude à rêver ou à signifier), ainsi quà des caractéristiques plus abstraites : lidée que je partage avec autrui une même essence, une même origine, ou que nous relevons dune même catégorie ontologique.
Le plan de la physicalité concerne la forme, la substance, les processus psychologiques, perceptifs et sensori-moteur, voire le tempérament en tant quil exprimerait linfluence des humeurs corporelles.
Cette distinction au sein dune certaine classe dorganismes entre une intériorité et une matérialité semble être par ailleurs présente dans toutes les langues.
Lintériorité que jattribue à autrui (humain ou non humain) peut être soit analogue soit différente de la mienne, de même que la physicalité que jidentifie chez lautre peut être similaire ou distincte de la mienne. En croisant deux à deux ces modalités, quatre combinaisons possibles se dessinent, soit quatre ontologies : lanimisme, le totémisme, lanalogisme et le naturalisme.

=> Lanimisme : continuité des intériorités et discontinuité des physicalités
Les Jivaros Achuar sont une cosmologie animique. La diversité dans le monde animique est une diversité de formes : Humains et non humains disposent dune essence interne identique et sincarnent dans des corps aux propriétés contrastées. Le corps quils habitent leur impose des contraintes physiologiques et perceptives particulières qui vont leur donner une position et un point de vue particuliers su le monde. Par exemple, là où un humain verra un jaguar lapant le sang de sa victime, le jaguar se verra en train de boire une bière de manioc ; de la même manière, là où un homme verra un serpent prêt à lattaquer, le serpent verra un tapir quil sapprête à mordre.
La structure et les propriétés des collectivités des non humains sont dérivées de la collectivité des humains. Chaque classe dêtres (végétaux et animaux) a ses propres coutumes, ses manières dêtre
calquées sur les humains mais leur appréhension du monde diffère selon leurs matérialités corporelles respectives. Dans le système animique lidée dévolution nexiste pas.
Les Indiens de lAmérique du sud et du nord, la Malaisie, lIndonésie, les forêts centrales du Vietnam, ainsi que certaines sociétés de chasseurs-ceuilleurs africaines sont animiques.
=> Le totémisme : continuité des intériorités et des physicalités
Dans de nombreuses tribus, les êtres (humains et non humains) qui sont affiliés au même totem principal partagent les mêmes propriétés physiologiques, physiques et psychologiques et sont localisés dans lespace. Le totémisme nest pas une relation de personne à personne mais une grande abstraction dans laquelle lensemble des humains et non humains sont étroitement mêlés puisquils partagent les mêmes propriétés. Un groupe totémique donné se distingue en totalité des autres groupes totémiques dans la mesure où ses caractéristiques particulières lui confèrent une essence identitaire.
LAustralie aborigène est totémique.
=> LAnalogisme : discontinuité à la fois dans les intériorités et les physicalités
Dans cette cosmologie le monde est très atomisé : il est composé dune multiplicité déléments en équilibre instable qui changent au fil du temps selon les circonstances. Lanalogisme repose sur lidée que les propriétés, les mouvements ou les modifications de structure de certaines entités du monde exercent une influence à distance sur la destinée des hommes ou sont elles-mêmes influencées par le comportement de ces derniers. Pour maîtriser, ordonner et rendre intelligible ce monde deux méthodes de « classement » sont employées afin dobtenir ressemblances et donc de réduire les discontinuités, c’est-à-dire les ruptures et les écarts entre les êtres. La première, lanalogie, consiste à établir des correspondances entre une multiplicité déléments dissociés : il sagit de déceler des analogies entre les éléments du monde et de les relier par des tableaux de correspondance. La seconde, la hiérarchie, vise à situer les existants sur un continuum, sur une échelle gradée très finement ceci afin de réduire et de lisser le plus possible les discontinuités entre les êtres du monde. La « chaîne de lêtre » en est une illustration : tous les êtres sont placés le long dun continuum qui va du plus parfait ou moins parfais, lécart entre deux maillons ontologiques étant infime, en est une illustration.
Le monde chinois et indien classiques, le monde andin, une grande partie de lAfrique de louest sont analogiques.
=> Le Naturalisme : discontinuité des intériorités et continuité des physicalités
Ce schème didentification correspond à notre propre cosmologie dhomme moderne. Nous considérons quil y a discontinuité des intériorités dans la mesure où nous séparons le monde des humains du monde des non humains : nous seuls les humains possédons une âme, une intentionnalité, un langage
Concernant les physicalités, nous considérons notamment depuis Darwin quil existe une continuité entre les différents éléments du monde, c’est-à-dire une idée dévolution : à partir de formes simples des formes plus élaborées se sont peu à peu développées.
Du point de vue de lorganisation cosmologique que le naturalisme instaure, les humains se voient distribués au sein de collectivités nettement différenciées, les cultures, qui exclut de droit non seulement lensemble des non-humains, mais aussi, dans un passé encore proche, des humains exotiques ou marginaux que leurs murs incompréhensibles, et le défaut dâme et de spiritualité ou délévation morale que celles-ci signalaient, conduisaient à ranger dans un domaine de la nature en compagnie des animaux et des plantes.
Il est extrêmement difficile de se détacher du mode didentification auquel nous sommes rattachés. Ainsi, dans notre perspective naturaliste dhomme moderne, les cosmologies animiques, totémiques et analogiques aussi intéressantes sur un plan intellectuel soient-elles nous apparaissent comme des représentations du monde fondamentalement fausses (!)
Ces quatre schèmes didentification nexistent pas à létat pur. Lune des ontologies est certes dominante (voire va jusquà inhiber lexpression des trois autres), mais lhomme possède à létat virtuel en lui les quatre. Ainsi par exemple lhomme moderne dominé par le naturalisme a une appréhension du monde animique lorsquil parle à son chat, analogique lorsquil fait son thème astral et totémique lorsquil considère quil y a génie dun lieu donné.
Descola P. (1999),
"Diversité biologique et diversité culturelle in Nature sauvage, nature sauvée ?", Ecologie et peuples autochtones, Ethnies Hors série n° 24-25,1999, pp. 213-235
Descola P. (2001),
"Par-delà la nature et la culture", Le Débat n°114, mars-avril, pp. 86-101
Descola P. (2002), Résumé du cours 2001-2002 au Collège de FranceDescola P.(2001), Résumé du cours 2000-2001 au Collège de France
Descola P. (2004), "Les natures du monde " ; "Les frontières de la société" et "Des mondes étrangers", conférences données à la Cité des Sciences et de l’Industrie les 1er, 8 et 15 décembre