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Scénarisation et montage du film ethnographique

Le cinéaste, anthropologue ou non, filme des situations concrètes et des individus qui les vivent pour faire comprendre des fonctionnements globaux dÂ’une société, tant collectifs quÂ’individuellement enkystés. Il y a là, déjà une scénarisation. Un propos abstrait, un concept ne peut être illustré. Il faut sortir nécessairement de la théorie, de la construction préalable d’un projet sur une idée-force que se fait tout auteur, pour entrer dans le vivant, le concret, le vif.

 Dès qu’est acceptée cette fondamentale et nécessaire transposition, tout le reste s’inscrit : le montage, que l’on sent se faire, semble-t-il, dès la prise de vues, et ces divers arbitraires qui s’accumulent et qui font sens, depuis le choix du sujet à celui des individus exemplaires, à celui des situations qui doit parfois tout au hasard. Il faut s’appuyer sur le montage et la construction dramaturgique, pour élaborer ce suspense tout intellectuel, sans lequel il n’y aurait ni curiosité, ni science possible, ni cette empathie de l’homme à l’homme. Il faut se laisser porter par le terrain, l’occasion, ce qui se présenteÂ…

Mais ce problème du choix des images porteuses d’évocations plus larges, théoriques ou non, n’est pas le propre du cinéma anthropologique. Certes, on nous montre des cas singuliers comme ayant valeur de standard, mais nous pouvons faire la même critique à toute observation ethnologique, et elle a été faite notamment à toute l’entreprise si rigoureusement montée par G.P. Murdock, de l’Ethnographie Atlas : où et quand commence une culture ? Si un point donné sur une carte peut la représenter valablement, simultanément un individu du groupe pointé sur la carte est-il l’efficace porteur de l’ensemble culturel que représente ce point précis et plus largement de l’ensemble de la culture dont ce point précis est le représentant ? La question est vaste et vivement débattue depuis longtemps. Mauss et le Mélanésien, Auge et le promeneur qui traverse le Luxembourg… Aussi bien jugerons-nous d’emblée que le problème de l’adéquation et de la généralisation est le même, tant pour le film que pour le texte savants. Il n’y a pas là de spécificité propre au cinéma.

Les postulats scientifiques sont difficiles à faire passer quand les situations exigent l’individualisation des acteurs. On s’intéresse à tel individu exemplaire. Rien ne sert de montrer, même de près, commentaire à l’appui, la ruche bourdonnante ou la termitière, si le gros plan ne donne pas la possibilité de voir en action telle ouvrière, tel guerrier, la reine pondant, les larves, ou si une coupe transversale ne permet pas de voir d’un coup d’oeil, la structure de l’habitat où se développent les activités sociales. Faute de coupe transversale, de tomographie possible dans l’épaisseur du corps social, le cinéma choisit des individus exemplaires, y compris dans leur banalité.

Mais que comprend le public que l’on cherche à atteindre ? On prétend que déjà les collègues renâclent (mais il renâclent aussi à lire les travaux des autres, sauf s’ils sont poussés par une vraie nécessité !) alors que dire du public, s’il ne sait pas à quoi tout cela rime, qui déteste l’ésotérisme, qui veut entendre ce qu’on lui montre ?

On reproche au film d’anthropologue, sinon au documentaire télévisuel, son regard distancié. L’auteur est observateur, hors du coup ; bien que son observation se veuille participante, son ambition est didactique et cela se sent parfois si fortement que plus rien ne touche le spectateur. C’est vrai, sûrement. Mais alors faut-il s’interroger plus avant sur ce que cela veut dire ? Ce qui nous intéresse au cinéma au premier chef, cÂ’est lÂ’homme, c’est nous dans l’autre ou dans le refus de l’autre.   Il v a là une prédisposition à  la sympathie ou à l’aversion, qui est toute différente de la curiosité intellectuelle pour des objets physiques, mathématiques, biologiques astronomiques, etc. Dès qu’il sÂ’agit de l’humain, la curiosité proprement entomologique et classificatoire cesse d’être première. D’ailleurs, souvent, c’est à lÂ’instrumentateur et à sa passion que le spectateur non spécialiste s’intéresse vraiment lorsquÂ’il sÂ’agit de sciences dites exactes. «Cet homme croit à ce qu’il fait.». II faut donc, me semble-t-il, montrer aussi, l’implication de lÂ’ethnologue quel que soit l’artifice : ombre portée, présence marginale ou plus concrètement observable, questionnement direct, que sais-je ? car, spectateur ordinaire, l’intérêt pour moi en voyant ce documentaire ou ce film d’anthropologue, ce n’est pas de recevoir un savoir, nécessairement appauvri, mais de ressentir un éveil, une émotion, une envie d’être des autres, de partager la soif de connaissance des auteurs.


Extrait de Héritier-Augé F. (1992), “Où et quand commence une culture”, Cinémaction 64, Demain, le cinéma ethnographique, pp. 11-23

3 Responses to “Scénarisation et montage du film ethnographique”

  1. Chloé Says:

    Bon je ne sais pas trop comment ça marche les blogs. je suis tombée par hasard sur ton article en cherchant des infos sur les troisièmes cycles universitaires de formation au cinéma documentaire : Poitiers, DEA de Nanterre, Lussas… mais encore? tu en parles bien de ce cinéma avec un langage savant mais pas enfermé dans la tour d’ivoire de certains chercheurs. Si tu as des contacts à me filer je suis interessée, moi je termine une maîtrise d’ethnogéographie, réalisée en partie en photo. Je ne suis pas une assidue du net mais n’hésite pas à me contacter par mail. Merci !!

  2. naège Says:

    salut,
    juste une tite ? comme ça en passant, c quoi l’ethnogéographie ?

  3. bacu Says:

    Je fais du film ethnographique depuis qqs années sans prétention ni intention académique (je ne suis pas ethnologue professionnel cad sous la tutelle de l’état) . Comme beaucoup j’imagine, je me pose la question de la conservation de ces films dont le support est numérique, donc fragile ! Avez-vous des tuyaux à me donner à ce sujet ? Merci par avance,

    P.B

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