Le concept d’institution apparaît comme une idée abstraite, mais les institutions se présentent sous des formes concrètes et variées ; elles traitent toutes d’un ou de plusieurs aspects du social, en le structurant selon des modalités propres, et elles font apparaître une problématique du social à plusieurs niveaux : le lien social, la violence et l’imaginaire.
La problématique du lien social
Les institutions ordonnent le monde et les pratiques. Ce faisant. elles créent une manière de vivre le lien social. Elles disent ainsi, sur des modes variés, ce qu’est et ce que doit être la relation aux autres. Elles le font, d’une part, en établissant un système de valeurs et de normes qui sert de cadre et se concrétise dans des manières de vivre et dans des conduites reconnues et valorisées. D’autre part, ce système se traduit en termes de socialisation visant à former un certain type d’homme qui, à son tour, se réfère à l’idéal proposé par l’institution pour se comprendre et dire qui il est.
L’institution façonne et perpétue un lien social toujours problématique, dans la mesure où elle s’érige en instance d’unification, d’unité, et où cette instance est elle-même transformée par les fantasmes de ses membres.
La problématique de la violence
Toute institution est confrontée à la problématique de la violence (Enriquez, 1987), cela sous plusieurs formes. Les institutions sont les lieux par excellence d’une violence fondatrice. Si l’on part de l’hypothèse freudienne que l’existence des institutions est liée aux « crimes commis en commun », elles instaurent une violence légale en prononçant les interdits, en développant le sentiment de culpabilité qui ne s’exprime plus, alors, comme violence, mais comme « loi de structure ». La violence apparaît ainsi comme un élément inhérent aux institutions, dans la mesure où elle résulte d’une légalité conférée à cette violence et lui donnant un statut d’autorité et de loi. Mais ce dispositif n’est pas de nature à stabiliser entièrement le système et à neutraliser une autre dimension de la réalité institutionnelle : la lutte entre ses membres.
C’est pourquoi les institutions sont confrontées à une problématique de la violence qui est aussi celle de la relation entre leurs membres et qui, comme l’affirme Enriquez, indique « la possibilité constante du meurtre des autres ». Dans l’institution, l’autre est toujours potentiellement un adversaire, dans la mesure où ce qui caractérise l’institution n’est pas la recherche de la vérité, mais un mode de fonctionnement qui impose, d’un côté, la relation de soumission et, de l’autre, exacerbe les rivalités internes et la lutte pour le pouvoir.
Dans ce sens, les processus institutionnels apparaissent comme l’instauration de violences légales qui fixent au lien social les conditions de « bons » fonctionnements mais qui mystifient en même temps les individus par la nécessité de la soumission et d’une bonne entente entre les membres tout en développant ou en laissant par ailleurs libres cours aux violences les plus diverses : prolifération de mensonges, affirmations dictatoriales, acharnement contre les membres indociles. Ce sont là autant de formes de négation et de destruction des autres qui révèlent l’institution comme une scène fondamentale où se jouent la vie et la mort sociale des individus.
La problématique de l’imaginaire
Freud a utilisé la notion d’identification pour expliquer la nature des liens libidinaux qui unissent les membres d’un groupe à leur chef et le développement de ces mêmes liens entre les membres du groupe. Dans ce sens, toute institution est un système d’interférences avec les fantasmes de ses membres ; elle constitue un traitement symbolique des désirs qui la traversent, et cela, de plusieurs manières.
Tout d’abord, l’institution se pose comme un objet idéal auquel on adhère, auquel on consacre sa vie ou une partie de sa vie ; ce système va se concrétiser à travers de multiples rituels qui serviront de système de référence. Ensuite, les institutions apparaissent comme des lieux de sécurité qui vont, notamment, encadrer l’identité des individus en leur procurant une solide image d’eux-mêmes à travers le rôle qu’ils pourront jouer dans l’institution et, par voie, de conséquence en dehors de celle-ci. En tant que système imaginaire, les institutions protègent les individus contre l’éclatement de leur propre moi en leur proposant une image réassurante et consolante d’eux-mêmes, en leur offrant un confort d’identité sans surprise, ni menace.
A partir de ces éléments, la définition suivante de l’institution peut être proposée : une institution est un fragment des relations sociales établi sur un système de valeurs, mythes, idéologies et ordonné selon des normes, des rôles, des manières d’être, dont la fonction est d’assurer la conformité des individus et la maintenance d’un état des choses.
Extrait de
Fischer Gustave-Nicolas (1996), Les domaines de la psychologie sociale : Le champ du social, Paris, Dunod (1990)
Enriquez Eugène (1987), De la horde à l’état, Paris, Gallimard