Le besoin d’unicité
L’individu ressent le besoin de se différencier d’autrui selon un processus identitaire (Fromkin, 1972). Le besoin dunicité sintègre dans la recherche dun équilibre entre lindividuation et la déindividuation (Maslach, 1974) qui se manifeste quand la perception de soi se réduit à la perception quen ont les autres (Ziller, 1964). La similitude pouvant être perçue comme une menace pour lidentité, les individus désirent se percevoir comme des êtres uniques plutôt que comme des êtres similaires aux autres. Mais si le sentiment dunicité devient excessif, un sentiment dinsatisfaction et dinquiétude émerge alors.
L’idiosyncrasie pourrait bien faire l’objet d’une forme de désirabilité sociale (Codol, 1984 ; Lemaine, 1984): il semblerait que nos sociétés occidentales encouragent et valorisent les comportements visant à se distinguer d’autrui. Aussi, comme le montre Lorenzi-Cioldi (1988) l’individualité est une caractéristique que lon retrouve plus particulièrement chez les groupes dominants ou « collections » qui se représentent comme une somme d’individus autonomes, à l’inverse des groupes dominés ou « agrégats » qui eux se voient comme un ensemble plus indifférencié. Aussi, il semblerait que les individus appartenant à un groupe dominant soient davantage considérés comme étant uniques que ceux qui font partie dun groupe dominé (Thibaut & Riecken, 1955).
La théorie des commodités (Brock, 1968) défend la thèse que les individus valorisent les commodités une commodité étant entendue comme tout objet quun possesseur potentiel perçoit comme utile quils peuvent difficilement se procurer du fait de leur caractère rare en tant que tel, sans quun bénéfice monétaire lié à cette rareté soit associé. Lune des explications possibles de la valorisation des commodités rares est que leur possession permet à lindividu de développer un sentiment dunicité. (Fromkin, 1972). Ainsi, un certain nombres dattributs (physiques, matériels, informationnels, expérientiels, etc) sont valorisés parce quils définissent la personne comme différente des membres de son groupe de référence sans pour autant linscrire dans la déviance et donc la rejeter ou lisoler. De tels attributs sont selon Snyder et Fromkin (1980) des attributs dunicité, c’est-à-dire des symboles socialement acceptables pour exprimer son individualité. Selon les auteurs, trois grandes catégories dattributs dunicité sont prédominantes dans notre société : dune part les vêtements, les activités et les expériences et les partenaires sexuels (A date or a mate).
La tenue vestimentaire
Selon le Stone (1962), le self est établi, maintenu et altéré dans et au travers la communication durant les transactions sociales. Pour ce dernier lapparence est lune des importantes formes de communication dans linteraction symbolique. La tenue vestimentaire est la première dimension de lapparence. Par exemple « les annonces sociales » du soi sont faites en ayant recours à des symboles comme les uniformes (le policier) ou des accoutrements distinctifs (le pince-nez de Teddy Roosevelt). En effet « distintive persistant dress may replace the name as well as establish it » (Stone, 1962, p.95).
De la même manière Simmel (1904) observe comment les similarités dans la tenue vestimentaire unit les membres dune même classe sociale ou dun groupe et dans un même temps les sépare dun nombre important des membres dautres classes sociales ou groupes.
Bien que les éditions « originales » ou limitées dans la mode soient souvent synonymes de prix élevés de grande qualité perçue, ces deux caractéristiques prix élevés, qualité élevée -sont en fait utilisées pour différencier le self dun nombre important dautres personnes.
Lors dune étude expérimentale, Szybillo (1973), a fait visionner aux participants une série de photographies de tailleurs pour femme. Les tailleurs variaient en terme de rareté (sacre versus plentiful). Les participants étaient séparés en deux groupes : haut et faible degré de leadership en matière de mode (à partir des résultats des scores obtenus sur une échelle mesurant le leadership mode). Pour chacun des tailleurs présenté, les participants devaient notamment donner leur avis sur les quatre items suivants : « overall desirability », « distinctiveness », « quality » et « likelihood of purchase ». Les résultats ont montré que les tailleurs rares étaient perçus comme plus désirables, plus distinctifs, de meilleure qualité et avec une plus grande probabilité dêtre achetés que les tailleurs ordinaires. De plus, les leaders dopinion montrent une plus grande préférence pour les tailleurs rares que les autres.
Les activités et les expériences
Le sentiment dunicité dune personne est renforcé lorsquil sengage dans des activités, hobbies etc. différents ou inhabituels.
Fromkin (1970) a réalisé une série dexpérimentations afin de tester le lien quil existe entre lunicité et la désirabilité dune expérience. Pour cela il a fait varier le degré de similarité du soi perçu ressenti par les participants pour ensuite évaluer leur besoin de vivre des activités rares ou des activités communes.
Avant la session expérimentale, les participants ont rempli un long questionnaire avec des batteries de questions visant à mesurer leurs attitudes, valeurs, aptitudes. En arrivant au laboratoire, on laisse croire aux participants que les réponses quils ont données au questionnaire quils ont rempli sont très similaires à celles données par 10 000 autres répondants : il sagit là de la condition de grande similarité.
Au deuxième groupe de participants, on leur laisse croire quils ont répondu différemment des autres participants : il sagit là de la condition de faible similarité.
Ensuite, les instructions expliquaient aux participants quune seconde expérimentation était dexaminer les effets sensoriels des drogues. Les effets de ces drogues étaient simulés techniquement dans quatre salles qui variaient dans leur configuration de lumière et de sons. De plus, les instructions expliquaient que deux des salles étaient disponibles seulement sur des conditions limitées. Ainsi, seul un petit nombre de personnes pourront lexpérimenter. Les deux autres salles restantes seront en principe disponibles tout le temps et quun grand nombre de personnes puisse les éprouver.
Ensuite, il a été dit à chacune des personnes : « luckily, all four rooms are available at the present time ». On demandait ensuite aux participants de choisir quelle salle il souhaitait et combien de temps ils souhaitaient y rester pour compléter le questionnaire. Les résultats montrent que lorsquils ont été mis en situation de faible similarité, les participants ne préfèrent pas les expériences rares aux expériences communes. Cependant, mis sous condition de forte similarité, les participants préfèrent les expériences rares à celles qui sont communes.
Le partenaire sexuel
A partir des résultats dune série dexpérimentations étudiant la perception des homme des « femmes difficiles à avoir », Walster, Piliavin, et Walster concluent ainsi : « The cliché that men prefer hard-to-get women misses the point. Men really adore women who are hard for other men to get ».
Dans lune des expérimentations, les participants étaient exposés à trois cas de figure :
(1) Une femme non disposée à sortir avec le participant interviewé ni avec les quatre autres participants factices (uniforly hard-to-get
(2) Une femme disposée à sortir avec le participant interviewé ainsi quavec nimporte lequel des quatre autres participants factices ( uniformly easy-to-get)
(3) Une femme qui était disposée à sortir avec le participant interviewé et pas avec les quatre autres participants factices (selectively hard-to-get).
Presque tous les participants préfèrent le troisième cas de figure. Un résultat dont les auteurs donnent lexplication suivante (p. 120) : « the reason for her popularity is evident. Men ascribe to her all the assets of the uniformly hard-to-get and the uniformly easy-to-get women, and none of their liabilities »
Lévaluation dune commodité augmente lorsque la personne perçoit quelle peut être le possesseur dobjets matériels, dexpériences ou dinformation qui ne sont pas accessibles à dautres personnes. Au regard des résultats de Walster et de ses collègues, il est possible de formuler lhypothèse que sortir avec des femmes « who are hard for other men to get » peut être un aspect de lidentité et de lapparence qui satisfait le désire de lhomme de se voir comme différent ou dêtre vu comme différent de ses paires.
Codol J.P. (1984), Différentiation et indifférenciation sociale, Bulletin de Psychologie, 37, pp. 515-529
Brock TC (1968), Implications of commodity theory for value change, Psychological foundations of attitudes, eds. AG Greenwald, TC Brock et TM Ostrom, New York : Academic Press, pp. 243-275
Fromkin, H.L. (1972), Feelings of interpersonal undistinctiveness : An unpleasant affective state, Journal of Experimental Research in Personality, 6, pp. 178-185
Fromkin, H.L. (1970), The effects of experimentally aroused feelings of undistinctiveness upon valuation of scarce and novel experiences, Journal of Personality and Social Psycholog, 16, pp.521-529.
Lemaine, G. (1984), La différenciation sociale dans la communauté scientifique, Bulletin de Psychologie, 37, pp. 477-488
Lorenzi-Cioldi, F. (1988), Individus Dominants et Groupes Dominés. Images Masculines et Féminines, Grenoble : Pug
Maslach, C. (1974), Social and personal bases of individuation, Journal of Personality and Social Psychology, 29, pp. 411-425
Simmel, G. (1904), Fashion, International Quarterly, 10, pp. 130-155
Stone, GP (1962), Appearance and the self. In. Human Behavior and Social Processes, ed. AM Rose. Boston : Houghton Mifflin, pp. 86-118
Thibaut, JW, & Riecken, H., Some determinants and consequences of the perception of social causality, Journal of Personality, 25, pp. 115-129
Walster, E., Walster, G. W., Piliavin, J. A., & Schmidt, L. (1973). Playing hard-to-get: Understanding an elusive phenomenon. Journal of Personality and Social Psychology, 26, 113-121
Ziller, RC (1964), Individuation and socialization : A theory of assimilation in large organizations, Human Relations, 17, pp. 341-360


