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Archive for the 'Culture' Category

Invariants anthropologiques

Vendredi, décembre 9th, 2005

L’anthropologie a pour objet est rendre intelligible la manière dont les humains sélectionnent telle ou telle propriété pour leur usage et concourent à modifier le monde en tissant avec lui et entre eux les liens constants ou ponctuels d’une diversité remarquable mais pas infinie. Ce sont ces liens que l’on appelle des invariants anthropologiques.
Les invariants anthropologiques ne sont pas des universaux. Ce sont des règles de combinaison fondées sur des caractéristiques élémentaires du monde, qui permettent d’engendrer un nombre fini de réalisations possibles dont une partie seulement est réalisée dans la vie sociale. (Descola, 2002)

Philippe Descola s’intéresse notamment au rapport à la nature et travaille depuis des années sur un invariant anthropologique qui lui parait structurer les liens extrêmement divers que les sociétés entretiennent avec leurs environnements. Il part du constat selon lequel nous arrivons tous dans le monde équipé d’un corps et d’une intentionnalité [entendue au sens philosophique, c’est-à-dire comme caractéristique de l’esprit humain qui lui permet de former des représentations]. Cet équipement, autrement dit ce paquet de formes, de fonctions et de substances ainsi que cette aptitude à nous représenter mentalement l’état des choses et à donner du sens au monde, nous permet de procéder à des identifications. [identification définie comme Le mécanisme élémentaire par lequel j’établis des différences et des ressemblances entre moi et les existants en inférant des analogies et des distinctions d’apparence, de comportement et de propriété entre ce que je pense que je suis et ce que je pense ce que sont les autres.]

Ainsi, partout dans le monde on opère une distinction entre le plan de l’intériorité et celui de la physicalité. Je vais attribuer à autrui une intériorité soit analogue soit différente de celle dont je pense que je suis pourvu. Je vais attribuer à autrui une physicalité soit analogue soit différente de celle dont je pense que je suis pourvu. Croisée deux à deux, ces modalités offrent quatre grands modes d’identification que sont l’animisme (continuité des intériorités et discontinuité des physicalités), le totémisme (continuité des intériorités et des physicalités ), l’analogisme (discontinuité à la fois dans les intériorités et les physicalités et le naturalisme (discontinuité des intériorités et continuité des physicalités).

Le dernier ouvrage de Philippe Descola vient de paraître,
un bijou…

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Individuation et individualisation

Samedi, février 19th, 2005

L’espèce humaine est génétiquement équipée pour une différenciation infinie des individus. Ainsi chaque cerveau est spécifique à chaque être humain, y compris celui des jumeaux monozygotes. Mais l’identité  biologique est-elle l’identité d’une  personne considérée dans sa totalité ?

Pensez, écrit Antonio Damasio, à ce qu’aurait pu dire le prince Hamlet, s’il avait pu contempler [à l’imagerie cérébrale] ses propres trois livres de cerveau agitées de pensées confuses, plutôt que le crâne vide que lui avait tendu le fossoyeur.

Rien de plus ? Il est envisageable d’individuer Hamlet par son cerveau, comme on pourrait le faire avec ses empreintes digitales. On obtiendrait ainsi son empreinte cérébrale, mais elle nous servirait surtout à dire « c’est Hamlet », à le désigner par son cerveau. L’identité biologique est une individuation.
On pourrait éventuellement voir qu’Hamlet est jaloux, mais ne pourrait dire de qui ni pourquoi il est jaloux, car il faudrait qu’il nous le dise ou qu’on nous le raconte. Il y a peut-être un relais biologique de la jalousie au niveau moléculaire, mais le réseau neuronal, le mécanisme cérébral ne pourrait être déclenché que si le sujet a des raisons d’être jaloux, et d’être jaloux de quelqu’un avec qui il est en relation, dans un contexte qui lui donne des raisons (bonnes, mauvaise, fausses, illusoires) de l’être. La jalousie est ressentie par moi parce que je suis dans une relation signifiante avec quelqu’un. Le jalousé et le jaloux forment une paire, ils sont relatifs l’un à l’autre en référence à un objet de la jalousie. Peut-on détacher la jalousie du jaloux ou le deuil de l’endeuillé ? Ressentirais-je la même chose si ma femme meurt indépendamment du fait que je l’aime ou que je ne l’aime plus ? Le sujet et l’objet (de la jalousie ou du deuil) ne sont pas deux entités indépendantes auxquelles on ajoute ensuite une relation sociale ou mentale, mais deux agents. Ici, on n’est plus dans la désignation individualité, mais dans l’individualisation, dans une relation signifiante.

L’usage d’une perspective exclusivement naturaliste consiste soit à mettre sur le même plan l’être considéré à partir de son corps, ici le cerveau, et l’être considéré comme un tout pensant et agissant, soit à faire du second la conséquence du premier. La confusion de l’individuation et de l’individualisation conduit à penser que le cerveau est à la fois le sujet qui dirige la personne et la personne entière (ce qui n’est pas le cerveau ne compte pas vraiment). On croit avoir enfin corrigé « l’erreur (dualiste) de Descartes » et on ne fait que la reconduire avec des méthodes scientifiques. Autrement dit, on fait du cerveau une âme matérielle.
Il faut donc maintenir une distinction entre l’individuation au sein de l’espèce, soit l’identité personnelle qui fait qu’une chose est elle-même (mouche ou homme), et l’individualisation, le sens qu’on accorde à cette identité, la conscience que l’on en a. Or, ce sens ne réside pas dans le cerveau (qui ne connaît que des mécanismes), mais dans la vie sociale. Si le programme fort peut produire à terme une biologie de l’individu, ce sera une biologie de l’individuation et non de l’individualisation.


Extrait de Ehrenberg Alain (2004), « Le sujet cérébral », Esprit, novembre, pp. 130-155

Quatre schèmes d’identification

Lundi, février 7th, 2005

La dualité nature/culture : une distribution des propriétés du monde propre à l’homme moderne

Partant du constat que les Jivaros Achuar de l’Amazonie équatorienne ne voient pas leur environnement naturel comme séparé de la société, Philippe Descola a remis en cause l’idée classique en anthropologie sociale d’un monde naturel organisé par des lois physiques et biologiques sur lesquelles les humains projetteraient leur culture pour lui donner du sens. Chez les Jivaros Achuar en effet la plupart des plantes et des animaux se voient conférer des attributs anthropomorphiques mais aussi des caractéristiques sociales. Plantes et animaux ont une âme (wakan) similaire à celle des humains et de ce fait sont rangés parmi les « personnes » (aents) : ils peuvent éprouver des émotions et communiquer avec leurs pairs ainsi qu’avec les membres d’autre espèces, dont les hommes. Cette manière d’appréhender le monde n’est pas propre aux Achuar, on la retrouve chez d’autres tribus du monde amazonien comme par exemple les indiens Makuna en colombie orientale mais également hors de l’Amazonie auprès de populations tribales de l’océanie, de l’asie du sud-est, de la sibérie et de l’amérique du nord.
Ainsi, l’interprétation du monde que se fait l’homme moderne à partir de la dualité nature/culture, soit d’un côté un monde naturel et de l’autre une grande variété de cultures qui s’adaptent à cet environnement est loin d’être universellement partagée et relève en fait une démarche très ethnocentrique. Aussi est-il intéressant de constater qu’à un niveau sémantique les équivalents terminologiques du couple de la nature et de la culture sont pratiquement impossibles à trouver hors des langues européennes.

Une voie alternative : quatre schèmes d’identification

Philippe Descola propose une voie alternative qui permettrait de décrire, de classer et de rendre intelligibles les rapports que les humains entretiennent avec eux et avec les non humains basée sur l’identification et la distinction entre intériorité et physicalité.

Toute cosmologie utilise des modes d’identification pour classer les éléments du monde. L’identification joue un rôle très important dans les manières dont nous disposons pour appréhender et établir les continuités et les discontinuités entre nous-même et notre environnement. Par identification, il entend « Le mécanisme élémentaire par lequel j’établis des différences et des ressemblances entre moi et les existants en inférant des analogies et des distinctions d’apparence, de comportement et de propriété entre ce que je pense que je suis et ce que je pense ce que sont les autres ». Aussi, il semblerait que partout dans le monde, quelle que soit la diversité des conceptions de la personne, nous opérons une distinction entre l’intériorité et la physicalité.
Le plan de l’intériorité concerne l’expérience subjective du soi, le fait qu’on ait en soi une intentionnalité qui nous permette de donner du sens au monde. Elle se réfère aux attributs associés à l’âme, l’esprit, la conscience (intentionnalité, subjectivité, réflexivité, affects, aptitude à rêver ou à signifier), ainsi qu’à des caractéristiques plus abstraites : l’idée que je partage avec autrui une même essence, une même origine, ou que nous relevons d’une même catégorie ontologique.
Le plan de la physicalité concerne la forme, la substance, les processus psychologiques, perceptifs et sensori-moteur, voire le tempérament en tant qu’il exprimerait l’influence des humeurs corporelles.

Cette distinction au sein d’une certaine classe d’organismes entre une intériorité et une matérialité semble être par ailleurs présente dans toutes les langues.

L’intériorité que j’attribue à autrui (humain ou non humain) peut être soit analogue soit différente de la mienne, de même que la physicalité que j’identifie chez l’autre peut être similaire ou distincte de la mienne. En croisant deux à deux ces modalités, quatre combinaisons possibles se dessinent, soit quatre ontologies :  l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme.

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     => L’animisme : continuité des intériorités et discontinuité des physicalités

Les Jivaros Achuar sont une cosmologie animique. La diversité dans le monde animique est une diversité de formes : Humains et non humains disposent d’une essence interne identique et s’incarnent dans des corps aux propriétés contrastées. Le corps qu’ils habitent leur impose des contraintes physiologiques et perceptives particulières qui vont leur donner une position et un point de vue particuliers su le monde. Par exemple, là où un humain verra un jaguar lapant le sang de sa victime, le jaguar se verra en train de boire une bière de manioc ; de la même manière, là où un homme verra un serpent prêt à l’attaquer, le serpent verra un tapir qu’il s’apprête à mordre.
La structure et les propriétés des collectivités des non humains sont dérivées de la collectivité des humains. Chaque classe d’êtres (végétaux et animaux) a ses propres coutumes, ses manières d’être…calquées sur les humains mais leur appréhension du monde diffère selon leurs matérialités corporelles respectives. Dans le système animique l’idée d’évolution n’existe pas.
Les Indiens de l’Amérique du sud et du nord, la Malaisie, l’Indonésie, les forêts centrales du Vietnam, ainsi que certaines sociétés de chasseurs-ceuilleurs africaines sont animiques.

     => Le totémisme : continuité des intériorités et des physicalités

Dans de nombreuses tribus, les êtres (humains et non humains) qui sont affiliés au même totem principal partagent les mêmes propriétés physiologiques, physiques et psychologiques et sont localisés dans l’espace. Le totémisme n’est pas une relation de personne à personne mais une grande abstraction dans laquelle l’ensemble des humains et non humains sont étroitement mêlés puisqu’ils partagent les mêmes propriétés. Un groupe totémique donné se distingue en totalité des autres groupes totémiques dans la mesure où ses caractéristiques particulières lui confèrent une essence identitaire.
L’Australie aborigène est totémique.

     => L’Analogisme : discontinuité à la fois dans les intériorités et les physicalités

Dans cette cosmologie le monde est très atomisé : il est composé d’une multiplicité d’éléments en équilibre instable qui changent au fil du temps selon les circonstances. L’analogisme repose sur l’idée que les propriétés, les mouvements ou les modifications de structure de certaines entités du monde exercent une influence à distance sur la destinée des hommes ou sont elles-mêmes influencées par le comportement de ces derniers. Pour maîtriser, ordonner et rendre intelligible ce monde deux méthodes de « classement » sont employées afin d’obtenir ressemblances et donc de réduire les discontinuités, c’est-à-dire les ruptures et les écarts entre les êtres. La première, l’analogie, consiste à établir des correspondances entre une multiplicité d’éléments dissociés : il s’agit de déceler des analogies entre les éléments du monde et de les relier par des tableaux de correspondance. La seconde, la hiérarchie, vise à situer les existants sur un continuum, sur une échelle gradée très finement ceci afin de réduire et de lisser le plus possible les discontinuités entre les êtres du monde. La « chaîne de l’être » en est une illustration : tous les êtres sont placés le long d’un continuum qui va du plus parfait ou moins parfais, l’écart entre deux maillons ontologiques étant infime, en est une illustration. 
Le monde chinois et indien classiques, le monde andin, une grande partie de l’Afrique de l’ouest sont analogiques.

     => Le Naturalisme : discontinuité des intériorités et continuité des physicalités

Ce schème d’identification correspond à notre propre cosmologie d’homme moderne. Nous considérons qu’il y a discontinuité des intériorités dans la mesure où nous séparons le monde des humains du monde des non humains : nous seuls les humains possédons une âme, une intentionnalité, un langage… Concernant les physicalités, nous considérons notamment depuis Darwin qu’il existe une continuité entre les différents éléments du monde, c’est-à-dire une idée d’évolution : à partir de formes simples des formes plus élaborées se sont peu à peu développées.

Du point de vue de l’organisation cosmologique que le naturalisme instaure, les humains se voient distribués au sein de collectivités nettement différenciées, les cultures, qui exclut de droit non seulement l’ensemble des non-humains, mais aussi, dans un passé encore proche, des humains exotiques ou marginaux que leurs mœurs incompréhensibles, et le défaut d’âme et de spiritualité ou d’élévation morale que celles-ci signalaient, conduisaient à ranger dans un domaine de la nature en compagnie des animaux et des plantes.

Il est extrêmement difficile de se détacher du  mode d’identification auquel nous sommes rattachés. Ainsi, dans notre perspective naturaliste d’homme moderne, les cosmologies animiques, totémiques et analogiques aussi intéressantes sur un plan intellectuel soient-elles nous apparaissent comme des représentations du monde fondamentalement fausses (!)
Ces quatre schèmes d’identification n’existent pas à l’état pur. L’une des ontologies est certes dominante (voire va jusqu’à inhiber l’expression des trois autres), mais l’homme possède à l’état virtuel en lui les quatre. Ainsi par exemple l’homme moderne dominé par le naturalisme a une appréhension du monde animique lorsqu’il parle à son chat, analogique lorsqu’il fait son thème astral et totémique lorsqu’il considère qu’il y a génie d’un lieu donné.



Descola P. (1999), "Diversité biologique et diversité culturelle in Nature sauvage, nature sauvée ?", Ecologie et peuples autochtones, Ethnies Hors série n° 24-25,1999, pp. 213-235
Descola P. (2001),  "Par-delà la nature et la culture", Le Débat n°114, mars-avril, pp. 86-101
Descola P. (2002), Résumé du cours 2001-2002 au Collège de France
Descola P.(2001), Résumé du cours 2000-2001 au Collège de France
Descola P. (2004), "Les natures du monde "   ; "Les frontières de la société" et "Des mondes étrangers", conférences données à la Cité des Sciences et de l’Industrie les 1er, 8 et 15 décembre

Différents niveaux de l’approche des sociétés

Mercredi, février 2nd, 2005

L’ethnographie, l’ethnologie et l’anthropologie sociale correspondent à trois niveaux de l’approche des sociétés. Ces trois termes n’ont pas la même valeur et ne recouvrent pas des réalités et des démarches scientifiques identiques.

L’ethnographie
L’ethnographie correspond au travail descriptif d’une population, ou d’ensembles de population où l’on isole l’objet à décrire (des techniques : construction de bateaux, de maisons… ; de formes ; des rituels ; des usages sociaux, des pratiques. Il peut s’agir de simples recensions, sans souci de formalisation.

L’ethnologie
L’ethnologie correspond à un travail d’analyse conçu comme exhaustif, pour décrire une population (ou un ensemble de populations) dans tous ses aspects ; tous les registres de la culture sont ainsi perçus comme une perspective globale, mettant en évidence leurs nécessaires interrelations. C’est en définitive, le tableau intégré d’une population. La monographie en est le compte-rendu type.

L’anthropologie sociale
L’anthropologie sociale se situe à un troisième niveau. Usant de la méthode comparative et visant à la généralisation, elle a pour objet une réflexion sur les principes qui régissent l’agencement des groupes et la vie en société sous toutes ses formes. Il convient alors d’isoler des domaines : les mythes, les systèmes d’alliance…ou n’importe quel autre domaine de la connaissance. S’appuyant sur des données de terrain recueillies par soi-même et par d’autres, et publiées, considérées comme matériau brut, l’anthropologue envisage et formule des hypothèses à visée générale sur l’agencement qu’il observe des faits. Ces hypothèses sont soumises à critique et à vérification en usant de la comparaison au sein d’un corpus de données sélectionné selon divers critères ou que l’on a tenté de rendre exhaustif. L’objectif est de parvenir à formuler des lois générales ou tout du moins des modèles d’intelligibilité des pratiques sociales que l’on a isolées comme l’objet de l’étude.


Heritier-Auge, F.(1991), "Cultures, ensembles de représentations, logique des systèmes et invariants" In : L’enseignement / apprentissage de la civilisation en cours de langue : aspects épistémologiques, contenus, modalités et objectifs - pp 19-37, Paris, INRP

La Culture : une notion occidentale et récente

Vendredi, décembre 17th, 2004

La notion de Culture qui nous est en tant qu’occidentaux modernes si familière, que nous tenons pour universelle pour comprendre la diversité du monde et que nous avons complètement intériorisé à un tel point qu’on lui suppose assez facilement une origine qui remonte à la nuit des temps ou presque est en fait une notion récente. La notion de nature a pris sa forme définitive en occident au cours de la révolution scientifique du XVIIième siècle en opposition à l’homme en tant qu’individu, transformateur de la nature. Il faudra attendre près de deux siècles pour que la nature soit opposée à la notion de collectivité culturelle.
La notion de culture telle que nous l’entendons aujourd’hui, s’est en fait constituée au XIXième siècle en Allemagne, région où comme le montre Norbert Elias en 1939 dans son ouvrage « Uber den Prozess der Zivilization » des questions importantes d’identité ont émergé. L’auteur met en avant les différences d’usage des notions de « culture » et « civilisation » entre la France et l’Allemagne. Tandis que pour la France du XVIIIième culture et civilisation s’inscrivent dans un processus de création collective qui touche l’humanité toute entière engagée dans un mouvement progressif de perfectionnement (et non pas à une seule région ou un pays unique), l’Allemagne du XIXième siècle en crise d’identité, va s’opposer à l’universalisme de la philosophie des lumières et inscrire la notion de culture dans les caractéristiques idiosyncrasiques de son peuple. Ceci explique alors pourquoi tant d’importance est accordée aux éléments d’uniformisation d’un peuple tels que la langue, la religion, les habitudes de vie…Cette notion de culture a ensuite émigré aux Etats-Unis avec notamment Franz Boas, pour constituer les bases mêmes de l’anthropologie sociale et culturelle nord-américaine : la dualité nature/culture, soit d’un côté un monde naturel et de l’autre une grande variété de cultures qui s’adaptent à cet environnement.

Les onze domaines motivationnels et les cinquante-six valeurs de Schwartz

Lundi, août 23rd, 2004

Shalom H Schwartz et Wolfgang Bilsky (1987 ; 1990) proposent les onze domaines motivationnels suivants auxquels sont affectées cinquante six valeurs :
(Remarque : une valeur peut être affectée à plusieurs domaines motivationnels)

L’auto-orientation : sept valeurs reliées à la recherche d’indépendance de pensée et d’action

   => La liberté, le respect de soi (2), la créativité, l’indépendance, le choix de ses propres buts, l’intelligence (3), la curiosité (2)

La stimulation : quatre valeurs reliées à la recherche d’excitation, de nouveauté et de défi
    
    => Une vie excitante, une vie variée, l’hardiesse, la curiosité (2)

L’hédonisme : trois valeurs reliées à la recherche des plaisirs et de la gratification personnelle 

   => Le plaisir, profiter de la vie, être en bonne santé (2)

L’accomplissement : sept valeurs reliées à la motivation pour le succès personnel en démontrant ses compétences dans le cadre d’un groupe social
    
    => L’ambition, avoir de l’influence (2), compétence, la réussite, l’intelligence (3), la reconnaissance sociale (3), le respect de soi (2)

Le pouvoir : six valeurs reliées à la recherche de l’obtention d’un statut social, l’atteinte du prestige et du contrôle ou de la domination des autres
    
   => Le pouvoir social, la fortune, avoir de l’autorité, préserver son image publique (2), la reconnaissance sociale (3), avoir de l’influence (2)

La sécurité : onze valeurs reliées à la recherche de sécurité, d’harmonie et de stabilité dans la société
    
   => La sécurité nationale, l’ordre social, la sécurité familiale, l’échange de services, le sens de l’appartenance, préserver son image publique (2), être en bonne santé (2), la reconnaissance sociale (3), être modéré (2), la propreté (2), l’harmonie intérieure (3)

La conformité : huit valeurs reliées au but de réfréner les actions, inclinaisons et pulsions contraires aux normes et attentes sociales
    
   => L’obéissance, l’autodiscipline, la politesse, le respect des aînés (2), l’humilité (2), la loyauté (2), être responsable (2), la propreté (2)

La tradition : six valeurs reliées à la recherche du respect ou au conformisme des croyances, modes de comportement ou coutumes imposées par la culture ou la religion

   => Le respect de la tradition, la dévotion (2), l’humilité (2), être modéré (2), l’acceptation de son sort (2), le respect des aînés (2)

La spiritualité : sept valeurs reliées à la motivation de donner un sens à la vie et de parvenir à l’harmonie intérieure en transcendant la réalité quotidienne
    
   => La vie spirituelle, un sens à la vie (2), l’harmonie intérieure (3), le détachement, l’acceptation de son sort (2), la dévotion (2), l’harmonie avec la nature (2)

La bienveillance envers autrui : sept valeurs reliées à l’objectif de préserver et/ou d’améliorer le bien-être des personnes avec lesquelles l’individu est fréquemment en contact
    
   => L’honnêteté, la loyauté (2), être responsable (2), l’amitié authentique, l’amour profond (2), le pardon, être serviable

L’universalité : douze valeurs reliées au but de comprendre, d’apprécier, de tolérer et de protéger le bien-être de tous les hommes et de la nature. A la suite de nouveaux travaux, Schwartz (1994 et 1995) a supprimé ce domaine motivationnel, n’étant pas parvenu à en stabiliser la structure.
    
   => L’égalité, l’harmonie avec la nature (2), l’harmonie intérieure (3), la sagesse, un monde de beauté, un sens à la vie (2), l’amour profond (2), la justice sociale, la protection de l’environnement, un monde en paix, l’ouverture d’esprit, l’intelligence (3)

Les domaines motivationnels peuvent être représentés sous la forme d’un radex :

Cette représentation permet de visualiser d’une part la compatibilité de deux domaines motivationnels adajacents (stimulation - hédonisme , accomplissement - pouvoir, bienveillance envers autrui - spiritualité, tradition - conformité…), et dautre part la position conflictuelle de deux domaines motivationnels par rapport à l’origine (auto-orientation # conformité, stimulation # tradition, hédonisme # spiritualité, accomplissement # bienveillance envers autrui, pouvoir # bienveillance envers autrui…)



Odin Y., Vinais J.Y., Valette-Florence P., (1996), « Analyse confirmatoire des domaines motivationnels de Schwartz : une application au domaine des media », Actes de l’Association Française du Marketing, 12, pp. 125-139
Schwartz S.H.,  Bilsky W. (1987), “Toward a Universal Psychological Structure of Values”, Journal of Personality and Social Psychology,. 53, 3, pp. 550-562
Schwartz S.H.,  Bilsky W. (1990), “Toward a Theory of the Universal Content and Structure of Values: Extentions and Cross-Cultural Replications”, Journal of Personality and Social Psychology, 58, 5, pp. 878-891

Les valeurs

Mardi, mai 25th, 2004

Courants de pensée

Les valeurs (au sens de Vilfredo Pareto) sont des croyances qui vont permettre de porter un jugement de légitimation ou de stigmatisation sur des attitudes, des comportements ou des événements.

Dans toute société, la détermination des objectifs s’effectue à partir d’une représentation du désirable et se manifeste dans les idéaux collectifs. Ces valeurs qui, systématiquement ordonnées, s’organisent en une vision du monde apparaissent très souvent comme un donné irréductible, un noyau stable, un ensemble de variables indépendantes.

Parmi les grandes sociologies classiques, celle de Max Weber accorde une importance considérable aux valeurs, aussi bien dans la construction d’une organisation économique ou sociale que dans l’évolution sociale et politique.
Pour lui, l’atome sociologique est l’individu et non les structures. A partir des actions des individus qu’il classe en quatre types (rationnelle en finalité, rationnelle par rapport à une valeur, affective, traditionnelle), il déduit les concepts de relations sociales de communauté, de groupement, explique les régularités et les légitimités.

Emile Durkeim quant à lui, définit le lien social par les exigences de la vie collective et non par la participation à des valeurs communes. Il s’attache à retrouver le sens social du droit et des institutions, à partir du fait social lui même, c’est à dire de l’organisation de la vie collective.
Cette vision tend à considérer les individus comme les vecteurs passifs des schèmes culturels de comportement propres à leur société.

Talcott Parsons prétendait établir la convergence entre les oeuvres de Durkheim, Pareto et  Weber, qui partis d’horizons méthodologiques et théoriques très différents, auraient été amenés à reconnaître la place centrale du concept d’action sociale.
Son principe le plus fondamental est d’écarter tout appel à l’essence d’une société particulière. Au lieu de placer une société dans une évolution historique à laquelle on impose un sens, il s’efforce de comprendre l’historicité comme un processus, non comme une nature.
Il distingue quatre grandes familles de valeurs, selon qu’elles tendent à répondre à chacun des problèmes fondamentaux : 

• adaptation, c’est à dire efficacité pour dominer la réalité : valeurs d’universalisme
• définition et poursuite des objectifs : valeurs d’accomplissement
• intégration des membres du groupe en vue de l’unité et de la solidarité : valeurs d’attribution
• maintien du modèle culturel : valeurs de particularisme

Classifications

Dans son ouvrage « Vers une psychologie de l’être » en 1962, Abraham Maslow a établit une classification de l’être : 

1. Intégrité (unité, intégration, tendance à l’unité, vie de relation, simplicité, organisation, structure, dépassement de la dichotomie, ordre)
2. Perfection (nécessité, exactitude, adéquation, convenance, justice, complétude, devoir)
3. Achèvement (fin, finalité, justice, accomplissement, finis et telos, destinée, destin, sort)
4. Justice (honnêteté, ordre, légalité, devoir)
5. Vie (évolution, spontanéité, autorégulation, santé)
6. Richesse (différenciation, complexité, structuration)
7. Simplicité (honnêteté, nudité, essentiel, abstraction, structure)
8. Beauté (rigueur, forme, vie, simplicité, richesse, totalité, perfection, achèvement, unicité, honnêteté)
9. Bonté (exactitude, attrait, devoir, justice, gratuité, honnêteté)
10. Unicité (idiosyncrasie, individualité, sans comparaison, nouveauté)
11. Facilité (aisance, absence d’effort, de lutte ou de difficulté, grâce, perfection, achèvement, unicité, honnêteté)
12. Jeu (joie, amusement, gaieté, humour, exubérance, facilité)
13. Vérité, honnêteté, réalité (nudité, simplicité, richesse, devoir, beauté, pureté, propreté, intégrité, totalité, essentiel)
14. Autonomie (être soi, indépendance, n’avoir besoin rien d’autre que soi pour être soi-même, autodéterminé, dépassement de l’environnement, solitude, originalité)

Le psychologue allemand Eduard Spranger (Types of men, 1928) envisage les six familles de valeurs suivantes :

• les valeurs théoriques : recherche de la vérité, du savoir
• les valeurs économiques : recherche de ce qui est utile
• les valeurs esthétiques : sensibilité à la beauté, la symétrie et l’harmonie
• les valeurs sociales : sympathie, altruisme, philanthropie
• les valeurs politiques : goût du pouvoir et de la compétition
• les valeurs religieuses : religieuses stricto sensu, voire mystiques

Le psychologue américain Milton Rokeach (The Nature of Human Values, 1973) fait une distinction entre 

     => les valeurs terminales, correspondant à des buts que le sujet considère comme plus ou moins dignes d’être recherchés dans la vie
     => les valeurs instrumentales, correspondant à des façons de se comporter qui permettent de réaliser les valeurs terminales

Il propose les cinq postulats suivants :

- le nombre total de valeurs qu’une personne possède est relativement petit ;
- tout individu possède les mêmes valeurs à différents degrés ;
- les valeurs sont organisées en système ;
- les antécédents des valeurs humaines viennent de la culture, de la société et de ses institutions, et de sa personnalité ;
- les conséquences des valeurs humaines se manifestent dans à peu près tous les phénomènes étudiés en sciences sociales.

Le neuro-psychiatre Roger Mucchielli (Opinions et changement d’opinion, 1988) évoque quant à lui les valeurs socio-morales. Selon lui, il existe des aspirations humaines fondamentales, « véritables motivations morales » que toute propagande politique utilise et exploite. Elles sont représentées par des valeurs telles que :

• la sécurité et la paix (contre l’insécurité, la peur, la guerre…)
• la vie (contre la mort et toutes ses formes : misère, maladie, souffrance, tortures…)
• la liberté (contre l’oppression, l’esclavage, la terreur…)
• la justice (contre l’injustice, l’exploitation, le mensonge, la traîtrise…)
• la solidarité humaine (contre le primat des intérêts personnels secrets, l’égoïsme, le sacrifice intentionnel des êtres humains, l’indifférence envers l’humanité…)

Shalom H Schwartz et Wolfgang Bilsky (1987 ; 1990) considèrent les valeurs comme « l’adhésion des individus à des objectifs (terminaux ou instrumentaux), permettant de satisfaire des intérêts (individuels, collectifs ou les deux à la fois) appartenant à onze domaines motivationnels et ayant une importance plus ou moins grande dans leur vie de tous les jours ».

Ces onze domaines motivationnels sont les suivants : l’auto-orientation, la stimulation, l’hédonisme, l’accomplissement, le pouvoir, la sécurité, la conformité, la tradition, la spiritualité, la bienveillance, l’universalité. Cinquante six valeurs ont été identifiées et affectées à leur(s) domaines(s) d’appartenance. Ainsi par exemple, la valeur "Reconnaissance sociale" a été affectée à trois domaines motivationnels : le pouvoir, l’accomplissement et la sécurité.

Artefact culturel

Vendredi, mars 5th, 2004

Deux types de phénomènes culturels sont à considérer : les valeurs et les artéfacts.


Alors que les valeurs d’une société sont porteuses de sens, les artefacts, coutumes, habitudes locales ou folklores sont des manifestations qui ne traduisent pas une manière de pensée ou d’agir et n’ont en définitive aucun sens à proprement parlé. Les artefacts sont en fait un phénomène social de réappropriation et de reconstruction de sens d’éléments piochés dans un environnement donné par les membres d’un groupe ou d’une société auxquels ces derniers vont attribuer une fonction symbolique et l’inscrire dans leur identité collective. Prenons l’exemple de l’émergence de ladite culture gastronomique du Nord de la France : dans une période où la mode est à la cuisine gastronomique, authentique, conçue à base de bons produits du terroir soigneusement sélectionnés, les ch’timis désœuvrés en matière de culture culinaire ont su composer avec les ingrédients environnants « historiques » en les transformants en de véritables produits du terroir et inventant la gastronomie du nord. Bière et Maroilles par exemple ont été réinterprétés et réaménagés dans le système de représentation collectif pour symboliser la culture culinaire du nord : raclette, toutre, pizza au maroilles ou bien soupe, coq, cabillaud à la bière sont devenues des spécialités.

Bronislaw Malinowski

Vendredi, mars 5th, 2004

Pour Malinowski, le changement culturel était un aspect essentiel de la recherche anthropologique et il donnait à la notion de « culture » un sens beaucoup plus large que la majorité des anthropologues britanniques. La culture englobe tous les phénomènes sociaux, c’est une « unité organique » ; en étudiant la culture d’une population, on étudie les institutions et leurs interactions. C’est donc par un examen méthodique du processus dynamique de l’évolution culturelle que l’anthropologue découvrira la nature profonde des institutions nouvelles ou de celles qui se sont trouvées modifiées par le contact de cultures étrangères.

Les recherches des anthropologues apparaissent à Malinowski pratiquement indispensables pour une étude sincère et approfondie du fonctionnement des sociétés africaines. Il espérait aussi qu’elles serviraient à ceux qui, à l’époque, avaient charge d’aider les populations africaines sous leur contrôle, à franchir victorieusement le difficile passage de la vie traditionnelle à la vie moderne.

Aujourd’hui, l’Afrique ayant, dans sa majorité, conquis son indépendance, le matériel accumulé par les anthropologues ne peut qu’aider efficacement les Africains soucieux de recouvrer leur passé historique.

Les dimensions culturelles

Vendredi, mars 5th, 2004

Les cinq dimensions de la culture selon Hofstede (1980 ; 1991) :

La distance hiérarchique : « correspond au degré d’inégalité attendu et accepté par les individus. La distribution inégale du pouvoir est l’essence même des entreprises et des organisations »
L’autorité n’existe que si elle rencontre la soumission et le pouvoir ne se maintient que s’ils satisfait un besoin de dépendance. Selon les cultures, le subordonné accepte plus ou moins, voire recherche cette autorité 
     >>>Distance hiérarchique élevée : pays latins européens, Amérique du sud, pays arabes et Afrique noire

Contrôle de l’incertitude : « la manière dont les membres d’une société abordent l’incertitude. Certaines cultures la favorisent, d’autres l’évitent : le degré de tolérance qu’une culture peut accepter face à l’inquiétude des évènements futurs ». Trois composantes de l’incertitude sont relevées : le besoin de règles, la stabilité, le stress 
     >>>Contrôle élevé de l’incertitude : culture latine, japon

Individualisme vs Collectivisme : « Degré d’indépendance et de liberté que peuvent revendiquer les membres d’une société » 
     >>>Degré élevé d’individualisme : les pays riches

Masculinité vs féminité : « L’importance accordée aux valeurs de réussite et de possession (valeurs masculines) et l’environnement social ou à l’entraide (valeurs féminines) »
Plus les rôles sont différenciés, plus la société montrera des traits masculins ; plus les rôles sont interchangeables, plus les traits sont féminins 
     >>>Masculinité élevée : japon, pays germanophones, pays caribéens d’Amérique latine, l’Italie ; Féminité élevée : pays latins, Afrique noire, pays scandinaves

Orientation à long terme vs Orientation à court terme : «  La manière dont les membres d’une société acceptent le report de gratification de leurs besoins matériels, sociaux et émotionnels  » 
     >>>Orientation à long terme : persévérance ; respect du rang ; sens de l’économie et du déshonneur (Pays d’Asie, Brésil) 
     >>>Orientation à court terme : solidarité ; protection ; réciprocité des politesses ; faveurs et cadeaux ; de respect de la tradition (Pakistan, Niger, Philippines, Canada, Etats-Unis)



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